VICTOIRE DE ZABOÏ.

_________

VERSION DE

Mr. EICHHOFF.

DOCTEUR DÈS-LETTRES, EX-BIBLIOTHÉCAIRE DE S. M. LA REINE,

AUTEUR DU PARALLELE DES LANGUES DE L’EUROPE.

============

VICTOIRE DE ZABOÏ.

_________

Dans la forêt noire s'élève un rocher; sur ce rocher s'élance le fort Zaboï1: il contemple au loin les campagnes, et les campagnes affligent ses regards. Gémissant comme le ramier sauvage, long-temps il reste assis, et long-temps ils'afflige. Tout-à-coup il bondit comme le cerf à travers la forêt solitaire; il court de 1'homme à 1'homme, du guerrier au guerrier, dans toute 1'étendue de la contrée, dit en secret quelques brèves paroles, s'incline devant les dieux, et continue sa marche.

Un jour s'écoule, un autre jour s'écoule; mais quand la lune éclaire la troisième nuit, les hommes sont réunis dans la sombre forêt. Zaboï vient à eux, les mêne dans la vallée, dans la vallée la plus profonde du bois. Il descend bien loin au-dessous d'eux et prend en main sa guitare mélodieuse2:

»Amis aux coeurs de frères, aux yeux de flamme, ce chant qu'ici j'entonne en cette vallée profonde, il part de mon coeur, du fond de mon coeur plongé dans une sombre tristesse.

»Notre père a rejoint ses ancêtres; il a laissé ici ses enfants, ses compagnes, sans dire à aucun d'entre nous: Ami, donne leur des conseils paternels3

»Et l'étranger est venu avec violence; il nous commande dans une langue inconnue, et, les coutumes de la terre étrangère, il faut que, du matin au soir, nos enfants, nos femmes s'y soumettent; il faut qu'une seule épouse nous accompagne depuis Vesna jusqu'à Morana4

»Ils ont chassé les éperviers de nos bois5; et les dieux qu'ils adorent; il faut qu'on les invoque! Nous n'osons plus frapper nos fronts devant nos dieux, leur apporter des mets au erépuscule, où notre père venait leur en offrir, où il venait chanter leurs louanges. Ils ont abattu tous les arbres, et ils ont brisé tous les dieux!«

»Ah! Zaboï, tes chants vont droit au coeur tes chants, empreints de tristesse, ressemblent à ceux de Lumir, dont la voix et la lyre émeuvent le Vyšegrad et les extrémités de la terre6 ! Tous nos frères 1'ont senti comme moi: oui, un noble barde est cher aux dieux. Chante! c'est á toi qu'il est donné d'enflammer nos âmes contre 1'ennemi.«

Zaboï a remarqué d'un regard les yeux étincelants de Slavoï, et ses chants continuent à pénétrer leurs âmes:

»Deux des fils dont la voix marquait l'adolescence sortirent de la forêt profonde; armés de 1'épée, de la hache, du javelot, ils exercèrent leurs bras encore novices. Cachés à tous les yeux, ils revinrent avec joie; et, les bras affermis en vigueur, les esprits mûris contre 1'ennemi entourés de frères du même âge, tous fondirent sur 1'ennemi commun, et leur fureur fut celle de la tempête, et le bonheur, le bonheur d'autrefois, revint enfin dans leur patrie7

Tous aussitôt descendent vers Zaboï, tous le pressent dans leurs bras nerveux; le coeur répond au coeur et les mains s'entrelacent, et de sages discours se succèdent. La nuit va faire place à l'aurore: ils remontent sans bruit de la vallée, et longeant isolément les arbres ils quittent de toutes parts la forêt.

Un jour s'écoule, un autre jour s'écoule; mais, après la troisième journée, quand la nuit a répandu ses ombres, Zaboï, s'avance dans la forêt, et avec lui une troupe de guerriers; Slavoï s'avance à sa rencontre, et avec lui une troupe de guerriers; tous pleins de confiance dans leurs chefs, tous brûlant de haine contre le roi, tous le menaçant de leurs armes.

»Slavoï, frère bien-aimé, vois-tu cette montagne bleue qui domine les plaines d'alentour? c'est là que nous portons nos pas. An levant de la montagne, vois-tu cette forêt sombre? c'est là que nous nous tendrons les mains. Cours-y à pas de renard; j'y marche de mon côté8

»Frère Zaboï, pourquoi donc nos armes ne puiseraient-elles leur force qu'au haut de cette montagne? D'ici même attaquons en face les hordes homicides du roi!«

»Frère Slavoï, veux-tu écraser le dragon? marche-lui sur la tête; et sa tête est là-bas!«

Aussitôt la troupe, divisée dans le bois, se partage à droite et à gauche; les uns suivent les ordres de Zaboï, les autres ceux de 1'ardent Slavoï. Tous marchent vers la montagne bleue à travers les forêts profondes.

Cinq fois le soleil avait paru, quand de nouveau ils se tendirent les mains, quand de loin leurs yeux de renard observèrent les cohortes royales.

»Que Ludiek réunisse ses légions, toutes ses légions sous un coup de nos haches! Ah, Ludiek, tu n'es qu'un vassal parmi tous les vassaux du roi: va dire à ton maître superbe que ses décrets ne sont qu'une vaine fumée9

Ludiek s'irrite, et son prompt appel a aussitôt réuni les cohortes. Leur reflet remplit 1'étendue, et le soleil resplendit sur leurs armes; tous les pieds sont prêts à marcher, toutes les mains à frapper au signal de Ludiek10.

»Slavoï, frère bien-aimé, cours ici à pas de renard, pendant que je les attaquerai de front!«

Et comme la grêle, Zaboï les charge en face; comme la grêle, Slavoï les charge en flanc.

»Frères, voici ceux qui ont brisé nos dieux, qui ont déraciné nos arbres, qui ont chassé les éperviers des bois ! Les dieux eux-mêmes les livrent à nos coups!«

Aussitôt, du milicu dcs enncmis, la rage entraine Ludiek contre Zaboï; et, les yeux étincelants de colère, Zaboï se précipite contre Ludiek. Comme les chênes s'abattent sur les chênes arrachés du sein de la forêt, Zaboï s'élance sur Ludiek en avant de 1'armée entière.

Ludiek frappe de sa forte épée, et traverse trois plaques du bouclier; Zaboï lève sa hache d'armes sur Ludiek qui 1'évite: la hache rencontre un arbre qui s'abîme sur la foule, et trente des combattants ont rejoint leurs aïeux11.

»Ah! s'écrie Ludiek en fureur, monstre homicide, exécrable dragon, essaie contre moi ton épée!«

Zaboï a brandi son épée et échancré le bouclier ennemi; Ludiek saisit la sienne, mais elle glisse sur l'écu raboteux. Tous deux s'excitent à redoubler leurs coups; et leurs coups ont brisé leurs armures; leur sang coule, le sang jaillit à flots sur les guerriers dans cette lutte implacable.

Le soleil atteint son midi, et du midi il s'incline vers le soir: cependant 1'on combat encore, sans céder ni d'un côté ni de 1'autre; ici combat Zaboï, et là Slavoï, son frère.

»Meurtrier! Bies te réclame; assez tu as bu notre sang 12

Zaboï saisit sa hache, Ludiek s'est détourné; Zaboï élève sa hache et la lance sur 1'ennemi: dans son vol elle fend le bouclier, et sous le bouclier, la poitrine de Ludiek. L'àme a frémi devant la hache puissante, et la hache entraine 1'àme à cinq toises dans les rangs13

Un cri d'effroi dans la bouche des ennemis, un cri de joie dans celle de nos braves, des braves compagnons de Zaboï, un rayon de joie dans leurs yeux !

»Frère, les dieux nous donnent la victoire! Une troupe à droite, une autre troupe à gauche. Amenez les chevaux des vallées; qu' ils hennissent dans toute la forêt!«

»Frère Zaboï, lion intrépide! que rien ne retarde ta poursuite!«

Zaboï a jeté son bouclier: 1'épée d'une main, la hache de 1'autre, il se fraie de larges sentiers à travers les cohortes royales. Ils hurlent, ils fuient, nos oppresseurs! Tras les repousse du champ de bataille, et 1'épouvante leur arrache de grands cris14.

Les chevaux hennissent dans la forêt: »A cheval! à cheval! à la suite des ennemis, à travers la contrée toute entière. Coursiers agiles, portez notre vengeance, portez-la sur nos oppresseurs15

Nos guerriers s'élancent sur les chevaux; pas à pas ils poursuivent les ennemis, coup sur coup assouvissent leur rage; et les plaines, les montagnes, les forêts, disparaissent à droite et à gauche.

Devant eux mugit un torrent, dont les vagues s'accumulent sur les vagues: 1'un sur 1'autre ils s'y précipitent, chacun brave ses noirs tourbillons. L'onde engloutit en foule les étrangers; mais elle porte les fils de la patrie, elle 1es porte au rivage opposé16.

A travers toutes les plaines, bien loin, bien loin encore, le milan étend ses vastes ailes et poursuit sans relàche les oiseaux. Les guerriers de Zaboï se précipitent et sillonnent de toutes parts la contrée, culbutant, abattant les ennemis sous les pieds de leurs coursiers agiles. Furieux, ils les poursuivent aux lueurs de la lune, à 1'éclat du soleil, dans la nuit ténébreuse, et au lever du jour ils les poursuivent encore.

Devant eux mugit un torrent dont les vagues s'accumulent sur les vagues: l'un sur 1'autre ils s'y précipitent chacun brave ses noirs tourbillons. L'onde engloutit en foule les étrangers; mais elle porte les fils de la patrie, elle les porte au rivage opposé.

»Là-bas, vers la montagne grise, que là s'arrête notre vengeance!«17

»Regarde, Zaboï, mon frère, nous ne sommes plus loin de la montagne; regarde cette faible troupe d'ennemis comme ils invoquent notre pitié!«

»En arrière, à travers les plaines, toi par ici, moi par là! Périsse tout ce qui vient du roi!«

Les vents grondent dans tout le pays, dans tout le pays grondent les armées; à droite, à gauche, en rangs serrés, elles font entendre leurs cris de triomphe.

»Frère, vois cette montagne èclqirée! C'est là que les dieux nous donnèrent 1a victoire; c'est là que les âmes par essains voltigent maintenant d'arbre en arbre, effrayant les oiseaux, les bêtes fauves, terribles à tous, excepté aux hiboux. Allons sur le sommet ensevelir les corps et présenter aux dieux les mets du sacrifice; aux dieux qui nous sauvèrent sacrifions largement, et chantons un hymne à leur gloire, en leur offrant les dépouilles des vaincus!18



REMARQUES

sur la victoire de Zaboï.

1Une preuve frappante de 1'antiquité de ce poème est 1'absence de tout nom propre de lieu. La vague désignation de Forêt-Noire se donne à une rnontagne de la Bohème occidentale, située près de Prestic, entre Klattau et Pilsen. Quant au nom de Zaboï, il a en bohémien le sens de destructeur; celui de Slavoï a le sens de glorieux.

2 L'instrument ici désigné est le varito ou βαρβιτου des Grecs, mot dιrivé, comme le nom même de barde, d'un verbe qui signifie retentir. Ainsi les Bohèmes ont été de tout temps un peuple éminemment musical.

3 Allusion à la mort récente d'un chef, suivie d'une invasion ennemie.

4Les étrangers dont parle ici le poète sont les Allemands, dont il ignore le nom. L'introduction du christianisme abolissait la polygamie et forçait les Bohèmes à n'avoir qu'une seule épouse, depuis Vesna, 1'aurore ou la jeunesse (grec ήως, indien usna), jusqu'à Morana, la mort (grec μοιρα, indien marana).

5 On pourrait s'étonner de trouver chez les Bohèmes le même oiseau sacré que chez les Égyptiens, si le même type, sous différentes formes, ne se reproduisait dans tout le monde ancien; car il est évident que les peuples barbares personnifient toutes les forces de la nature, et qu'ils ont pu adorer les mêmes dieux sans avoir eu ensemble aucun rapport à moins que 1'identité d'origine ne soit prouvée par 1'identité de nom.

6Lumir est 1'Orphée des Bohèmes, et sa voix émeut les montagnes. Le Vyšegrad, ou haut-chàteau, est la colline qui domine la ville de Prague.

7 Quelle vérité et quel art à la fois dans la manière dont Slavoï se déclare, et dans la dernière xhortation de Zaboï présentant la révolte comme une victoire acquise! Qui ne se rappelle, à la vue de ce discours et de 1'élan généreux qu'il fait naître, le serment immortel des Suisses se dévouant pour la liberté?

8 Les Bohèmes, réunis pour attaquer 1'ennemi, se dirigent vers une haute montagne qui ne saurait être maintenant déterminée, mais qui pourrait être la Donnerberg, près de Millešau si le combat a eu lieu vers le nord. Zaboï, dans tout le cours du poème, joint à 1'énergie d'un chef sauvage la tactique d'un guerrier consommé.

9 Le nom de Ludiek, le commandant ennemi, est le même que Chludvieg ou Louis; mais il n'est qu'un vassal du roi d'Allemagne et ne peut donc être Louis le Germanique, qui d'ailleurs ne périt point dans un combat.

10 Le texte de ce passage est d'une richesse de poésie qui ne le cède en rien à celle d'Homère (Iliade, II. 455; IV. 422 etc).

11 Ce combat rappelle celui d'Ajax et d'Hector (Iliade VII. 244), qu' il surpasse encore en audace.

12 Bies, en allemand bös, en indien bad'a, meurtrier, est chez les Slaves le génie du mal.

13 Comparez à ce passage la mort de Sarpédon (Iliade, XVI. 505) et celle d'Hector (Iliade, XXII. 362).

14 Zaboï atteint, ici toute la grandeur d'Achille poursuivant seul 1'armée troyenne (Iliade XX. 490). Le dieu Tras (grec τζομος, indien trβsa) représente chez les Slaves l'épouvante.

15 Les grandes passions s'expriment partout de même; c'est ainsi qu'Achille s'adresse à ses coursiers (Iliade, XIX. 400).

16 On a cru reconnaître dans les deux rivières que les troupes franchissent à la nage, soit 1'Angel et la Mies, à 1'ouest de la Bohème, soit 1'Elbe et 1'Eger, dans le nord, occupé par de vastes plaines. Quant à la description poétique, elle rappelle encore 1'Iliade XXI. l, où les Troyens se jettent dans le Xanthe.

17 Ce serait là, en admettant notre hypothèse, que s'élèverait le Castrum Vogatense ou Voigtberb, où triompha Samo.

18 Les vainqueurs reviennent à la montagne qui fut d'abord témoin de leur victoire, et là, un retour vers les croyances païennes, dont les principes sont partout analogues (Odyssée, XI. 37, 71; Enéide, VI. 305, 325), les derniers honneurs rendus aux morts, et les sacrifices offerts aux dieux, terminent dignement cette lutte héroïque d'un peuple encore plongé dans l'ignorance, mais brave, intelligent et généreux.